connaissance

« Se connaître soi-même est la démangeaison des imbéciles », disait Bernanos.

Ce que suggère cette proposition, qui fera bondir nos psys en tous genres, est la condition même de notre humanité. Le propre de l’homme est d’être irréductible à ce qu’il peut savoir de lui-même, c’est-à-dire d’être indéfinissable. Tout humanisme est mort-né et grande ouverte la voie au totalitarisme dès que l’on s’arroge le droit de définir l’homme, parce que définir c’est poser des limites et tôt ou tard proscrire et envoyer dans quelques confins en forme de camps ceux qui ne correspondent pas à la définition.

Sur un plan plus théologique, on observera que Dieu crée l’homme à son image en tant précisément qu’Il est celui qui est, c’est-à-dire hors de toute accessible définition.

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sel

L’Évangile est sel bien plus que miel, le sel qui rend de nos hivers la route praticable.

Car « ce sont les violents qui s’emparent du royaume de Dieu », parole du Christ en apparence déroutante, tant il nous enjoint par ailleurs de tendre, doux comme la colombe, l’autre joue. Il n’est bien évidemment pas question de violence physique, pas plus que verbale. C’est seulement que la douceur n’est aucunement la mollesse et que la bienveillance ne saurait consister en un regard détourné. Bernanos, l’inépuisable, disait que « s’aveugler sur le prochain sous prétexte de charité n’est souvent rien d’autre que briser le miroir pour ne pas se voir dedans. » Il s’agit dès lors de ne faire violence qu’à nous-mêmes, à l’encontre de notre propre nature. Celle du sel est parfois dans le confort de la salière, ce que Jorge Mario Cardinal Bergoglio nouvellement pape François appelle l’Eglise autoréférentielle, où le Christ frappe à la porte, mais pour qu’on le laisse sortir. Et comment peut-il sortir si le sel n’est pas celui de la terre.

Inépuisable Bernanos, disais-je. « Or, notre pauvre monde ressemble au vieux père Job sur son fumier, plein de plaies et d’ulcères. Du sel sur une peau à vif, ça brûle. Mais ça empêche aussi de pourrir. »

injustice

« La prière est, en somme, la seule révolte qui se tienne debout », disait Bernanos.

J’entends les cris d’orfraie des militants de la Lutte et du Grand Soir, ne décelant dans cette assertion que passivité, attentisme, renoncement. C’est en premier lieu mal connaître l’œuvre et la vie de Bernanos, tout d’engagement. C’est – outre la puissance de la prière – ignorer encore que la révolte livrée à elle-même fait litière toujours de ses plus belles aspirations d’origine. C’est ce risque d’avilissement de l’idée même de fraternité, quand coupée de sa source la soif de justice vampirise le bien, porte au ressentiment, l’aversion et, tôt ou tard, la haine, que Bernanos met en lumière : « Surtout ne va pas croire que tu ferais reculer l’injustice en la fixant dans les yeux comme un dompteur ! Tu n’échapperais pas à la fascination, à son vertige. Ne la regarde que juste ce qu’il faut, et ne la regarde jamais sans prier. »

Cela fait à l’extrême toute la différence entre un Lénine et un Mandela.

sens

« Je peux comprendre ce que tu dis, mais ce n’est pas pour moi. »

Mon Dieu ! « Nous sommes invités à monter plus haut que le bonheur », disait Léon Bloy, et ce n’est pas pour elle. Evidemment, ce n’est pas cela qui dans son esprit n’est pas pour elle, mais la route à suivre : cap au Christ, haut la voile dans le vent de l’Esprit, main ferme sur le gouvernail. Elle, elle a déjà fixé son cap, sorti les rames, contre marées et courants la tête dans les épaules tracé sa voie, maîtresse seule à bord de sa barque, et ça, dit-elle, c’est du concret, du ici et maintenant, du sûr, du dur, du responsable, et du plus prudent. Bernanos lui répondrait que « la plus grande des imprudences est la prudence quand elle nous prépare doucement à nous passer de Dieu », mais là n’est librement pas le cœur de l’essentiel.

On peut bien parvenir à se passer de Dieu, lui ne peut se résoudre à se passer de nous.

soif

« En se cachant parmi nous, chrétiens, notre Seigneur se doutait bien qu’il y serait difficilement reconnu » – Bernanos

C’est vrai. Cela dit, c’est manifestement bien pratique. Ça laisse toujours à portée de dédain une vieille bigote acariâtre postillonnant dans une eau de bénitier bonne à jeter avec le bébé de la crèche.

Court alibi, mais on fait pipi loin à proportion de sa soif.

chocolat

L’Eglise est humainement ce qu’elle est, ce que nous sommes – « le scandale des esprits forts, la déception des esprits faibles », disait Bernanos -, mais elle a spirituellement partie liée avec l’absolu et on ne manipule pas le logos comme un lego. Elle est dès ici-bas promesse d’une éternité qui renverra la mode et l’air du temps au rayon des invendus.

Et l’on voudrait qu’elle s’adapte à la modernité ? On demandera un jour aux écureuils de se mettre au Nutella, on fabriquera des pots à taille de noisette que des marchands du temple essaieront à Central Park de leur vendre en cornet.

C’est aussi sot que ça.

moi

« Se connaître soi-même est la démangeaison des imbéciles », disait Bernanos.

La phrase de prime abord peut apparaître un peu abrupte tant une certaine introspection, un retour sur soi, un regard intérieur apparaissent essentiels. Mais Bernanos ne parle d’imbéciles qu’au stade de la démangeaison, mécanique, obsessionnelle. La sagesse est mesure et équilibre, l’excès aux deux extrémités présente le même danger : à trop s’ignorer ou se plonger dans le moi, on barbote dans le moi moi moi.

L’homme reste un mystère pour l’homme. Celui qui se connaîtrait le mieux ne saurait toujours pas comment il agirait ou aurait agi en des circonstances qui l’ont jusqu’à présent épargné.

Ne pas trop se creuser le nombril, s’en décoller un peu, le contraire finalement d’une invitation à vivre à la surface de soi-même.