alliage

« Eli, Eli, lama sabachthani ? »

J’entends à peine murmurée l’une de vos dernières paroles sur la Croix et n’y distingue clairement qu’une extinction de Voix.

« Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Si en cette seconde au centre de tous les temps le Père n’est plus dans le Fils, alors votre unité Trinitaire est rompue, comme un morceau de pain, et l’on peut ainsi dire que Dieu n’est plus Dieu, qui va aussi rendre l’Esprit.

En cette seconde, Jésus Fils de Dieu, vous ne faites plus qu’un avec notre nature humaine, plus qu’un avec notre humanité, plus qu’Un avec l’Homme. Vous êtes – selon votre propre expression tellement déroutante et si souvent proférée dans votre Evangile – le Fils de l’Homme.

Et le ciel s’obscurcit.

L’alliance est plus qu’un alliage, c’est un pur métal de plomb coulé dans le plomb.

Pour nous hisser hors de l’abîme où nous sommes terrés, vous nous rejoignez corps et âme dans un don infini qui va jusqu’à l’oubli de vous-même, jusqu’à renoncer à votre divinité.

Oui, jusqu’à renoncer à votre divinité, « sans retenir jalousement le rang qui vous égalait à Dieu. » *

Vous avez d’abord communié à nous pour que nous puissions ensuite communier à vous dans la lumière d’un matin de Pâques.

La Résurrection, c’est du plomb en or au feu de l’Esprit.

Extrait de Lucie à la naissance du jour

* Ph, 2, 6

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témoin

Parmi tant de paroles paisibles et fortes du pape François aux JMJ de Rio, celle-ci : « Hommes capables de soutenir avec amour et patience les pas de Dieu au milieu de son peuple. »

Les pas de Dieu ! Non les pas des hommes vers Dieu, mais les pas de Dieu au milieu de son peuple, qui est l’humanité tout entière. A Dieu le premier pas toujours. Dieu s’est incarné, mais un homme, une femme, lui ont donné la main pour l’aider à marcher, jusqu’à nous, et le témoin est précisément celui qui saisit à son tour cette main tendue d’un tout petit enfant. Ainsi Dieu s’élève.

irrigation

L’Eglise prétend conduire au Christ et elle en éloigne, elle se veut source et ressource et s’avère repoussoir et refouloir, une institution soi-disant divine mais en réalité poussiéreuse en diable, rigide, vieillotte, dépassée comme l’idée même de Dieu. On pourrait charger encore davantage la barque de Pierre de toutes ces considérations courantes, qui furent les miennes.

Paul Ricœur disait que « le nœud philosophique de nos problèmes, c’est le rapport entre la liberté et l’institution… Nous sommes happés par le fantasme d’une liberté sans institution. Or une liberté qui n’entre pas en institution est potentiellement terroriste. »

Sans l’Eglise, le nom de Jésus ne serait aujourd’hui connu que d’une poignée d’historiens. L’Eglise, avec les défaillances qui sont les siennes, les nôtres, a préservé cette liberté de l’homme de rencontrer Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. Elle ne propose ni n’impose rien en bloc. Tout émane de l’intériorité, d’une vie spirituelle qui est relation, non pas leçons apprises mais approfondissements personnels et révélations intimes. Ce que l’on nomme dogme, doctrine, n’est que cette prise d’intelligence en communion du Mystère à travers deux mille ans de foi, d’hommes de foi. L’Eglise ne délivre pas du dehors ce qu’elle porte en elle, moyennant quoi on ne peut de l’extérieur lui en reprocher l’opacité. C’est dans une croissance spirituelle au rythme de chacun, avec ses grâces et résistances, que la compréhension de la foi se déploie, librement enracinée dans la rencontre, à l’origine de tout, de Jésus-Christ.

Le Père André Manaranche a cette phrase magnifique : « On n’est pas chrétien par imitation, mais par irrigation. » Tout le sens est là, l’Eucharistie en son cœur, des sacrements de l’Eglise.

présence

Prolongement de l’Incarnation, l’insondable trésor du catholicisme est la présence eucharistique. Que Dieu pour demeurer présent en ce monde ait choisi le pain, festin des pauvres et des enfants, émerveille et ne surprend pas.

Outre la communion eucharistique, le Saint-Sacrement s’offre à l’Adoration : elle consiste à n’être que là, comme âme au soleil.

A s’exposer, comme on dit d’un sacré risque.