jauge

Serons-nous jugés ou nous jugerons-nous plutôt nous-mêmes ?

Dans une large mesure – peut-être -, ce n’est pas ce que nous auront fait ou pas fait qui sera compté mais ce que nous aurons laissé Dieu faire en nous.

Non pas un Juge mais une Jauge.

Quelle quantité d’essence divine aurons-nous accueillie pour tel un bouchon de liège nous élever avec elle ?

En bas la lie d’un fond de cuve, en haut la part des anges.

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souplesse

La musique de Pierre Eliane sur les mots de Thérèse d’Avila, ou l’inverse.

« La souplesse du cœur » : rien de moins courant en cette époque où tout est dû, la joie sur catalogue et surenchère insatiable pour avoir raison de tout, la nature y compris.

« Il ne faut pas discuter », dit Thérèse d’Avila. C’est, commente Pierre Eliane, « n’être ni passif ni résigné », mais éprouver cette active dilatation de l’âme où la gratitude délivre de nos volontés sourdes de mainmise. Alors seulement peut s’entendre ce « tout est grâce » d’une autre Thérèse, de Lisieux.

mérite

Certains s’accordent tant de mérites qu’ils tendent à se suffire à eux-mêmes.

D’autres a contrario s’en prêtent tellement peu qu’ils pourraient être enclins à croire que Dieu ne peut s’intéresser à eux, songeant peut-être que seule une vie d’Abbé Pierre ou de Mère Teresa trouve grâce, là-haut. Il n’est rien d’infiniment plus faux.

Le Christ n’est pas venu pour les bien-portants, il n’en trouverait pas, si ce n’est de cet embonpoint de l’âme appelé vanité.

service

Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. »

Marthe se démène pour ses invités, dont le Christ, et finit par s’irriter de la passivité de sa sœur. Plutôt que de l’inviter plus ou moins discrètement à la rejoindre, elle choisit de prendre le Christ à témoin, sans doute parce que parfaitement assurée de son bon droit, ce qui, tout au moins sur le fond, semble recevable.

Jésus, sur le fond y compris, ne l’entend pas de cette oreille. Ce n’est pas sa débordante activité qu’il reproche à Marthe mais sa manière de considérer cet affairement comme la forme la plus haute de service et d’attention à l’autre. Elle se démène ainsi pour autrui au moins autant qu’elle ramène à elle. Il est des manières de se vider qui ne remplissent que de soi-même. Marthe récite son solfège, qui est encore le sien.

Marie est silence et pause sur la partition d’un autre. C’est cette part, meilleure d’être en résonance, qui ne lui sera pas enlevée.

charité

Charité est un mot mal compris tant on lui accole de préférence le sens d’aumône quand il a aussi plus largement celui d’amour.

Le mot hébreu pour charité est tzedakah, également synonyme de droiture et justice. La charité n’ordonne pas une magnanimité accordant une faveur mais une justice octroyant un dû.

La première encyclique de Benoît XVI s’intitule « Deus caritas est », traduit indifféremment par Dieu est amour ou Dieu est charité. Cela implique-t-il que Dieu n’octroie que ce qui est dû ? Saint-Paul dit que « nous sommes justifiés par la foi », ce qui est dû n’est donc pas la foi mais ce qui justement est donné par la foi, à savoir gratuitement la grâce (cf., par exemple, Bartimée à Jéricho). Autrement dit, il faut commencer par croire(« ta foi t’a sauvé »), liberté oblige.

On notera enfin et peu accessoirement que la grâce tend dans la charité à accorder nos actes à notre foi, ce qui jusqu’à l’absolution la charge d’un sacré boulot.

* Ce que n’a pas fait Saint-Paul sur le chemin de Damas, Dieu ayant semble-t-il ses règles d’exception !

allusion

Nos brouhahas* de paroles et d’agitations, en tous genres nos étalages, barbouillent tout. Ce que l’on a sous les yeux devient alors la chose la plus difficile à voir.

De même que l’on fixe un bateau à quai, de même faut-il fixer un regard pour qu’une certaine qualité de la chose regardée ne nous échappe pas. C’est ce que nous faisons par exemple quand nous contemplons une œuvre d’art. Nous voici absorbés, intérieurement s’installe un silence qui nous isole des bruits extérieurs, et cette qualité de silence donne à voir : plus finement des détails, clairement des intentions, en sorte que la chose contemplée s’avère porteuse d’informations. Il en résulte non seulement un émerveillement mais une gratitude, parce que cette perception nous enrichit. Un moment de grâce.

La beauté du monde, à bien y regarder, est pure allusion.

* Les mots sont un délice ! Brouhaha s’avère être une altération de l’hébreu, barukh habba : « béni soit celui qui vient. »

genèse

Les Anglais, qui ont à peu près tout inventés, possèdent en leur langue ce mot magnifique : freedom.  L’adjectif « free » porte le double sens de libre et gratuit, suggérant ainsi que le domaine de la liberté est aussi celui de la gratuité. De fait, les deux sémantiques s’incluent au point de signifier que ce qui se donne gratuitement ne peut qu’être reçu librement, sans obligation. L’inverse constitue un immédiat corollaire : ce qui est offert librement ne peut qu’être accueilli gratuitement, c’est-à-dire dans la gratitude. Qu’un don nous force la main et il ne s’avère gratuit pas plus qu’il ne nous laisse libre. Mais que nous le saisissions du bout des doigts et court le péril de le laisser tomber. A l’origine de tout, gratuité et liberté.

Le premier livre biblique de la Genèse ne nous dit pas autre chose. Dieu crée l’homme à sa ressemblance, dans la plus pure gratuité, par suite la plus totale liberté offerte. Cette liberté, représentée de façon allégorique par l’arbre interdit du jardin d’Eden, n’a d’autre choix que laisser au programme la possibilité d’un refus, d’une désobéissance. Elle n’est désobéissance à un ordre que dans le sens où cette libre désobéissance nous exclut ipso facto de l’ordre de la gratuité. Le don gratuit de Dieu ne réclame aucun dû qu’une libre disposition à la ressemblance – conforme à l’origine – entre créature et créateur.

A défaut, cette ressemblance est altérée, il n’est qu’à nous regarder.