crise

L’Eglise est en crise, répète à l’envi ses détracteurs.

En crise, elle l’est depuis l’origine, deux milles ans. Douze hommes improbables autour du Christ et à leur tête, Pierre angulaire, un renégat avant même que le coq n’ait chanté trois fois. L’Eglise Est crise. Inadaptée, inadaptable, toute à l’inverse de l’injonction du Monde rêvant de la faire entrer dans le rang.

Elle, libre de Dieu, dans le rang !

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blessure

« Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol ou si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. »  Pape François, bien sûr.

Le chrétien ne doit pas coller comme autant de sparadraps « ses leçons apprises et préceptes humains », selon les mots du Christ, mais dire la tendresse éprouvée d’un Père. C’est elle qui soigne, guérit, relève. Elle a besoin pour cela de prières qui entrouvrent, de silences qui comprennent, de paroles qui sèment, de gestes qui pansent, pas de leçons de morale.

Il n’est que Dieu pour nous donner à voir – rien de moins grave – à quel point nous sommes malades.

miséricorde

« Quiconque dira une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis, mais à qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, cela ne sera pas remis. »

Quel est donc ce péché impardonnable contre l’Esprit dont parle le Christ ?

Rappelons d’abord ceci : ce que le christianisme a de plus précieux à nous dire est qu’il n’y a pas lieu de mettre à la miséricorde divine des limites qui n’existent que dans notre propre esprit. En d’autres termes, il n’y a pas une faute, aussi incommensurable soit-elle, que Dieu ne puisse, ne veuille, pardonner.

En résumé : on peut dire contre le Christ, pas contre l’Esprit, alors même que le Père est infini pardon. Comment sortir de cette trinitaire aporie ?

La problématique de l’homme est toujours sa liberté. Face à nos fautes, notre conscience – autant qu’elle n’est pas obscurcie, ou faussée par procuration – nous incrimine et nous juge, elle est l’accusatrice. Mais il est un défenseur, qui est précisément l’Esprit (ou Paraclet, c’est-à-dire étymologiquement, l’avocat qui intercède, console).

La faute à son encontre est sa révocation, le pardon avec.

coulpe

Nous ne croyons plus au péché – le mot a de nauséeux relents de cléricalisme – mais évoluons sous la surveillance (étroite, par définition) de comités de salut éthique et de polices de la pensée.

Nous ne croyons plus au péché mais vivons sous le régime de la repentance, laquelle ne consiste toutefois qu’en un repentir des fautes de nos ancêtres.

Nous ne croyons plus au péché, moyennant quoi nous ne savons plus ce qu’est la miséricorde, encore moins le pardon, au diable l’absolution.

N’en jetons plus, la coulpe est pleine.

mythe

Dans son triangle œdipien, Freud introduit de manière arbitraire un désir objectal du fils pour la mère.
René Girard explique ce désir de manière plus rationnelle et convaincante. Le fils a pour modèle le père et va donc désirer ce que désire le père : en premier lieu la mère. Mais ce modèle est aussi obstacle. Plus grand sera le modèle, plus grand sera l’obstacle et donc la force à déployer pour le dépasser, c’est-à-dire l’abattre. D’où, très tôt dans l’humanité, l’apparition d’interdits, à commencer par l’inceste et le parricide, visant à refouler la violence.

Le mécanisme mimétique opère d’une manière analogue sur le plan collectif. Plus l’indifférenciation croît, plus le risque de violence s’exacerbe. Au paroxysme de la rivalité mimétique, la violence s’abat sur l’un des membres de la communauté dont le lynchage a pour effet de restaurer la paix, ce qui conduit d’autant plus aisément à le considérer a posteriori comme coupable. En vérité, cette victime n’est qu’un bouc-émissaire (le bossu, le borgne…., décrit dans les mythes). René Girard montre comment les mythes de l’humanité sont le récit, vu du côté des persécuteurs, du lynchage d’une victime innocente, et comment par suite cette violence est dans les sociétés archaïques fondatrice du sacré : le sacrifice ayant restauré la paix, ce sacrifice va être reproduit de manière préventive, d’abord en sacrifiant d’autres hommes, puis des animaux. D’où l’apparition des rites qui sont des sacrifices offerts à la première victime ainsi divinisée. Un meurtre fondateur est à l’origine du sacré, c’est ce que disent les mythes mais en le taisant, en le disimulant, parce que les lyncheurs sont persuadés de la culpabilité de la victime sacrificielle et que le mécanisme victimaire a besoin d’opacité pour se proroger.

Les textes judéo-chrétiens se démarquent radicalement des mythes au point de ne pas en être, parce que précisément ils révèlent ce mensonge et cette violence fondatrice de toute culture humaine. Depuis Job sur son tas de fumier jusqu’à la révélation ultime de Jésus sur la Croix, c’est l’innocence qui est proclamée. Loin d’être obtenu par la violence, le triomphe de la Croix est le fruit d’un renoncement si total que la violence peut se déchaîner tout son saoul sur le Christ, sans se douter qu’en se déchaînant, elle rend manifeste ce qu’il lui importe de dissimuler, sans soupçonner que ce déchaînement va se retourner contre elle cette fois car il sera enregistré et représenté très exactement dans les récits de la Passion, écrit René Girard, en commentaire de Saint-Paul : Le Christ a effacé, au détriment des commandements, l’accusation qui se retournait contre nous ; il l’a fait disparaître, il l’a clouée à la croix, il a dépouillé les Principautés et les Puissances, il les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal.

Du Sacré au Saint, du sacrifice des autres au sacrifice de soi, c’est Dieu qui se donne.

mère

« Ils devraient commencer par essayer de mieux connaître la religion qu’ils s’attachent à combattre », disait Pascal. Les temps ne changent guère.

J’ai souvenir d’un échange avec un homme par ailleurs érudit me soutenant, non sans hargne, que le terme de mater incorrupta appliqué à la Vierge Marie constituait une insulte faite à toutes les femmes, l’acte sexuel étant conséquemment vu comme une souillure. Mon Dieu ! Vous nous avez demandé de croître et nous multiplier et êtes bien placé pour savoir que cela ne s’opère pas avec le bout du nez. L’acte sexuel n’est par principe et en lui-même le lieu d’aucune souillure (il est toutefois des manières de le consommer qui confinent à la barbaque plus qu’au festin).

Mon interlocuteur érudit confondait – il n’est pas le seul – conception virginale et immaculée conception.

La conception virginale est relative à la fécondation de Marie par l’Esprit Saint – « qui est Seigneur et qui donne la vie » -, in fine donc rien de surprenant ! Mater incorrupta se rapporte exclusivement à l’immaculée conception de Marie, dont le dogme stipule qu’elle a été préservée pure de toute souillure du péché originel. Ce dernier (cf. genèse) a altéré notre ressemblance à Dieu, sa présence en nous est la part du pauvre. Mais Marie, elle, porte en plénitude en son sein la deuxième personne de la Trinité. Maurice Zundel en une phrase illumine ce Mystère :  « Marie naît de Jésus dans son être de grâce, avant que Jésus ne prenne chair dans sa chair immaculée. »

Dieu ne peut nous accorder à discrétion – hors maternité divine – la grâce d’une immaculée conception (cela constituerait alors une voie de rédemption faisant de l’Incarnation, la Croix et la Résurrection un simulacre). Marie n’est donc pas pure parce qu’elle va être la Mère de Dieu, c’est parce qu’elle est la Mère de Dieu qu’elle est pure. L’immaculée conception est inhérente et subordonnée à la grâce de sa maternité divine. C’est pourquoi Marie a pu dire à Lourdes « Je suis l’immaculée conception », parfaitement synonyme de « Je suis la Mère de Dieu ». Et la nôtre.

salut

« Je fais le mal que je ne veux pas faire et ne parviens pas à faire le bien que je voudrais faire » – Saint-Paul.

C’est la plus claire définition que l’on puisse donner, non du péché originel, mais de sa conséquence : une courbure qui rend le chemin parfois sinueux entre ce à quoi nous aspirons et ce que nous sommes. Qui s’examine à peine pose le même diagnostic, la question est alors celle d’une éventuelle médication.

Rousseau, apothicaire des Lumières, croit l’homme bon par nature mais corrompu par le système. Le remède est alors exclusivement politique, changer le système permettant d’agir à rebours sur la plasticité supposée de la nature humaine. C’est le rêve fou de l’homme nouveau, celui de tous les totalitarismes, le salut du genre humain in fine par la purge et le plomb, la nature humaine se révélant partout moins malléable que prévue.

Le cœur humain est corrompu et le système n’y est pour rien serait une banale conclusion si elle n’excluait ipso facto le succès d’une automédication.